Les Enfoirés : « Toute la vie » ou « Toute la VDM » ?

Symptôme du buzz

Le 23 février 2015, le collectif d’artistes « Les Enfoirés » qui œuvre tous les ans au bénéfice des Restos du Cœur, publie sur Youtube le clip de sa chanson de l’année, « Toute la Vie », écrite par Jean-Jacques Goldman. Il met en scène un chœur de jeunes face à un autre composé d’artistes célèbres : les deux groupes s’interpellent mutuellement en chantant. Il provoque un tollé sur les réseaux sociaux, abondamment relayé par les médias on line. La chanson est qualifiée de réactionnaire, anti-jeune, méprisante, indécente de la part d’artistes fortunés. Accessoirement, sa qualité artistique est descendue.  Le sujet est très clivant, les débats entre internautes houleux, les critiques visant les Enfoirés violentes. Des parodies sont publiées sur Twitter et Youtube. Des personnalités de premier plan (J. Attali, la ministre F. Pellerin,…) se mêlent au débat pour critiquer la chanson. Ce commentaire illustre de très nombreuses réactions :

Cette chanson est proprement révoltante. Elle révèle tout le contraste entre « les vieux » qui ont réussi dans ce monde d’égoïsme et de consommation où les stars (…) cachent leurs millions en Suisse et s’achètent une bonne conscience une fois l’an. « Les jeunes » de cette chanson sont ceux qui récoltent les pots cassés sociaux, économiques et écologiques. (…)  Vous faites honte à tous les bénévoles qui donnent d’eux-mêmes au quotidien pour les restos (souvent malgré des vies chargées et des revenus modestes).

 Le traitement choisi par le collectif
  • Stratégie 1 : Communication : le collectif répond sur sa fanpage fortement impactée par les critiques. Censure d’au moins une commentatrice qui défendait la chanson dans des termes a priori très polémiques.
  • Timing : même jour
  • Localisation de la communication : Fanpage Facebook en mode réponse, dans la section des commentaires du post qui présentait le clip.
  • Type de défense : Dégagement en touche. Le Community Manager estime que chacun peut interpréter la chanson comme il le veut. (cf. réponse)
  • Réaction du public à la communication : effet aggravant. Les détracteurs continuent de stigmatiser violemment le collectif et l’auteur de la chanson.
  • Stratégie 2Communication sur le compte Twitter des Enfoirés, interpellés par la twittosphère.
  • Timing : J + 2
  • Localisation de la communication : De nombreux tweets en mode Réponse uniquement, contextualisés aux critiques auxquels ils répondent.
  • Type de défense : Principalement le déni. Le CM réfute les critiques (à l’exception d’un tweet, où il reconnaît que le message de la chanson manque un peu de clarté) (cf. série 1, série 2, série 3)
  • Réaction du public à la communication : Effet aggravant. Les Twittos reprochent aux Enfoirés de nier l’évidence et de rester sourds aux critiques.
  • Stratégie 3 : Censure des commentaires à la vidéo sur Youtube. Non seulement ils ont été retirés, mais plus aucun autre commentaire n’est possible.
  • Timing : a priori J + 4
  • Réaction du public : effet aggravant. Sur les réseaux sociaux, les internautes reprochent violemment aux Enfoirés cette atteinte à leur liberté d’expression. Et les critiques ont aussitôt envahi la section commentaires d’une vidéo diffusée précédemment (15 janvier) pour présenter la bande son et les paroles (sans le clip).
  • Stratégie 4 : Certains artistes du collectif communiquent.
  • Timing : J + 4, 5, 6
  • Localisation de la communication : Certains s’expriment sur Twitter, d’autres sur Facebook, d’autres répondent à des médias on ou off line. Le compte Twitter et la fanpage des Enfoirés reprennent certaines de ces interventions  en mode Tweets et en mode Post sur le mur. Le site des Restos du Cœur publie la réponse de J-J Goldman en page d’accueil.
  • Types de défense : J-J Goldman propose une lecture au second degré de la chanson : les artistes auraient joué le rôle d’adultes répondant avec mauvaise foi à des jeunes qui leur demandent légitimement des comptes (cf. communiqué). D’autres artistes (M. Lavoine, M. Leforestier,…) défendent vigoureusement Goldman et les Enfoirés et stigmatisent les détracteurs. D’autres, moins nombreux (E. Moire, J-L Aubert,…) avouent ne pas aimer la chanson, mais rappellent leur attachement à la cause des Restos.
  • Réaction du public à la communication : Effet aggravant. Les détracteurs ne changent guère d’avis : certains fustigent l’absence d’excuses, l’hypocrisie, l’argumentation fallacieuse ; d’autres notent que même si les intentions de l’auteur étaient louables, le fait que de très nombreux jeunes ne les aient pas comprises et qu’il soit obligé d’en faire une explication de texte, confirme que les messages véhiculés sont extrêmement maladroits.
PRESCRIPTIONS MMC

– Stratégies choisies :

On « like » ♥

  • Les Enfoirés ont bien fait de communiquer à titre collectif sur les réseaux sociaux, où le buzz a pris naissance. Le silence n’aurait pas été compris.

On « like » pas Θ

  • Censure des commentaires sur Youtube : il n’est pas acceptable pour les internautes que leurs critiques soient effacées, alors que la vidéo est laissée. Il aurait fallu seulement supprimer les éventuels propos particulièrement injurieux.
  • Communication éclatée et contradictoire de l’auteur et des artistes : il aurait été préférable que le collectif parle d’une seule voix (celle de JJ Goldman incluse) dans tous ses espaces web, quitte à ce que les artistes, s’ils le souhaitaient, relaient le communiqué sur leurs propres espaces.

– Timing : On « like » ♥

  • Rapidité de réaction sur la fanpage.

On « like » pas Θ

  • Retard de la réaction sur Twitter ; 2 jours, étant donné l’ampleur du buzz, c’est trop. Il fallait traiter le buzz sur Twitter au même moment que sur la fanpage.
  • Retard de la communication de JJ Goldman ; il aurait dû s’exprimer beaucoup plus tôt sur le fond, au lieu de laisser le champ libre aux détracteurs.

– Localisation de la communication

On « like » pas Θ

  • Répondre en mode réponse sur la fanpage et sur Twitter pour les premières interventions. Il aurait été préférable de communiquer de manière plus visible, en mode Tweets et en mode Posts sur le mur, pour espérer réduire la criticité du buzz.
  • Absence de communication sur le site des Enfoirés, alors même que la polémique a gagné sa rubrique Livre d’Or où les internautes sont venus s’exprimer sur le sujet. Il aurait fallu y publier un communiqué. Il n’est pas judicieux que le site des Restos ait publié la réponse de Goldman : cela aurait dû être le contraire, pour contribuer à périmétrer la polémique aux Enfoirés.

– Lignes de défense 

on « like » pas Θ

  • Le déni, voire la contre-attaque. A aucun moment, le CM et l’auteur ne prennent en compte la dimension émotionnelle de l’affaire. Ils s’en tiennent au motif d’une mauvaise interprétation des intentions initiales. Ce type d’argument n’est jamais efficace et ne peut que renforcer la colère des détracteurs car il laisse entendre que les internautes sont stupides.
  • Plus risqué, pour se défendre et expliquer ses intentions, le communiqué de J.-J. Goldman tend à stigmatiser les « adultes », ceux-là même qui représentent, on peut le supposer, le gros des bataillons de ses donateurs. Mais cet argument n’a pas convaincu les jeunes; d’autant que nombre d’internautes plus âgés ont la même interprétation de la chanson, mais chez certains c’est au contraire pour s’en féliciter sur le mode « c’est vrai, les jeunes sont fainéants »… Ces commentaires discréditent les explications de J.-J. Goldman. Au lieu de renchérir sur l’opposition des générations, dont on voit les risques,  le collectif aurait pu tenir un discours plus « rassembleur » en rappelant que le traitement des problèmes sociaux, économiques, environnementaux, du monde actuel, était l’affaire de tous. Et que c’était cela, le message de la chanson.
  • Un mea culpa sur le manque de clarté du message aurait donc été bienvenu. Les Enfoirés auraient pu également insister sur l’enjeu du clip : le soutien financier aux Restos du Cœur.  Dans un souci d’apaisement ils auraient même pu aller jusqu’à annoncer que si clip et CD ne pouvaient être réenregistrés, ils modifieraient  les paroles de la chanson lors des concerts. Et à l’ère du web 2.0, ils auraient eu intérêt à jouer la carte de la participation : annoncer par exemple que pour la chanson phare de l’an prochain, le public serait appelé à proposer une thématique, ou choisir entre deux titres,…
  • Dans son communiqué, JJ Goldmann ne répond que sur les paroles de la chanson, mais ignore la représentation qui en est faite dans le clip, alors que c’est celui-ci qui a mis le feu aux poudres. Il aurait été opportun de reconnaître la maladresse du parti pris scénique du clip (doigts accusateurs portés sur les jeunes,…).
  • Quant aux artistes, ceux qui ont pris la parole ont en majorité défendu la chanson et son auteur, certains non sans habilité comme M. Lavoine mais d’autres plus maladroitement; les commentaires de Lââm ou de Lorie ont un arrière-goût culpabilisant. Ils laissent entendre que le message est clair mais les jeunes stupides. D’autres ont critiqué plus ou moins ouvertement la chanson et ne semblent pas craindre la contradiction. A commencer par J.-L. Aubert qui a déclaré qu’il ne pourrait pas chanter cette chanson et qu’il ne la chante d’ailleurs pas puisque c’était du playback… Pour éviter cette cacophonie, il aurait mieux valu que la communication soit portée non pas uniquement par J.-J. Goldman mais par le collectif. Après avoir publié une position commune, il aurait été plus difficile pour les artistes de s’en désolidariser.

– Prévention

  • Ce  « very bad buzz » qui a également mobilisé les médias traditionnels était prévisible, car la chanson transgresse un tabou digital : la discrimination générationnelle. Les paroles apparaissent discriminatoires car elles réutilisent des stéréotypes sur la jeunesse : en gros, les jeunes sont fainéants, râlent, fument, et jalousent les biens de consommation des vieux (voiture,…). Cette représentation stéréotypée des jeunes se heurte à leurs légitimes inquiétudes par rapport à l’avenir. Mais c’est le visuel qui fournit l’étincelle du buzz : lors de la diffusion mi-janvier de la bande son, les quelques critiques qui avaient émergé portaient sur la qualité artistique de la chanson. C’est le clip, avec sa communication non verbale (deux camps opposés qui se font face, de jeunes anonymes montrés du doigt, au sens propre, par des artistes connus), qui a provoqué cette vague d’émotion.
  • Au conflit générationnel illustré dans le clip s’ajoute un conflit de classe (dans le « clan » des artistes », tous ne sont pas « vieux ») : les internautes sont choqués que des artistes apparaissant comme des « nantis » laissent entendre que les jeunes sont responsables de leurs difficultés. Le récent bad buzz Gad Elmaleh / évasion fiscale, a laissé des traces. On voit combien il est important de suivre l’actualité des bad buzz, qui permet de prendre en compte l’évolution des sensibilités de l’opinion et mieux anticiper ses réactions.
  • Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le second degré que l’auteur, selon sa déclaration, a voulu insérer dans sa chanson, ait échappé aux internautes, jeunes ou pas. La réaction au clip a été émotionnelle; le « cerveau cognitif » n’avait guère voix au chapitre…

Conclusion

On pourrait penser que ce buzz n’aura guère de conséquences pour les Restos du Cœur. Tout d’abord parce que les plus âgés, qui constituent a priori le gros des bataillons des donateurs, apprécient dans l’ensemble cette chanson des Enfoirés.  D’autre part, leurs CD, DVD, concert, ne représentent que 12,5% des ressources de l’association; si la chanson plaît moins, a priori ce n’est pas un drame. D’ailleurs, dans cette polémique les détracteurs des Enfoirés soulignent ne pas faire l’amalgame avec les Restos. Mais est-ce le cas de tous ? Difficile de croire que les Restos du cœur échappe totalement aux éclaboussures du bad buzz des Enfoirés : au plan émotionnel, Enfoirés et Restos du Cœur ne font qu’un. Il ne faudrait donc pas minimiser l’impact du buzz à plus long terme. Si le lien de confiance avec la fraction la plus jeune de l’opinion est rompu, on ne peut écarter en outre que les politiques prennent un peu de distance par rapport à l’association, dont les subventions représentent une bonne partie des ressources. Et si certains artistes avaient le sentiment que s’associer aux Enfoirés pouvait compromettre leur relation avec leurs fans, on ne peut exclure que leur agenda ne leur permette plus l’an prochain d’y participer…Espérons que les Enfoirés sauront se « reconnecter » aux jeunes lors de leur prochaine campagne. Au delà du public jeune, ce bad buzz risque de laisser quelques traces durables sur la toile voire dans les mémoires; beaucoup d’internautes, et pas seulement les plus jeunes, ont estimé que l’initiative artistique des Enfoirés était assez éloignée des valeurs de solidarité et d’altruisme des Restos du Cœur et trahissait l’héritage de Coluche.

Voir update

  Pour en savoir plus sur le diagnostic du bad buzz, cliquer sur le tableau ci-dessous

Diagnostic du buzz

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